Viande Froide [Solo]

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Naga - Fulmine - II
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Alors que la neige tombait doucement sur la lande hivernale, deux silhouettes dépareillées marchaient au travers des brumes. La première n’était qu’à moitié humaine, une longue queue de serpent trainant derrière elle et laissant un large sillon dans le manteau blanc. Emmitouflé dans d’épaisses fourrures, un buste puissant surmontait l’appendice reptilien, lui-même supportant une tête couronnée. Quelques cheveux noirs, indisciplinés, s’étaient échappé de la tiare de corail et se laissaient porter par un vent glacial. A ses côtés, marchait une forme svelte et élancée. Armé d’une canne et d’une cape épaisse, il semblait mener la conversation à grand renforts de geste. Plus que sauvage, sa tignasse sombre était violemment ballottée par la brise.
- C’est un très joli endroit, et j’apprécie beaucoup le froid, surtout après ce qu’on vient de vivre dans la Forteresse Maudite. Vraiment, je t’assure. Ça me fait un bien fou toute cette neige, je me sens dans mon… élément. Un sourire éclaira le visage du démon, visiblement satisfait de sa boutade. Mais… Pourrais-tu me rappeler ce qu’on fait ici exactement ?
- C’est la première fois que je viens sur le Continent Sibyllin, Khyn. Il est tout naturel que j’ai envie de le visiter un, peu non ? Répondit sa compagne à écaille.
- Oh. Du tourisme. Dans l’Antre des Brumes. Parfait… T’as juste envie de trouver un moyen rapide de mourir c’est ça ? Tu sais ce qui rode dans le brouillard ici ?
- Décidément, tu ne fais que te plaindre. Rétorqua la jeune femme, agacée. Alors pourquoi me suis-tu ? Tu sais pertinemment que je n’aime pas le calme et le confort.
- Allons. Et où donc pourrais-je aller ? Je te signale que ma demeure est partie en fumée, et j’ai nullement l’intention de crever seul sous un pont !
- Bon sang, je ne t’ai jamais demandé de me suivre… Va-t’en.
- Haha, ne joues pas les sans-cœur, Ylith. Lança le démon en riant. Combien de fois devrais-je te le répéter ? Je suis bon juge des caractères : je sais que tu m’apprécies. Si tu ne voulais pas de ma compagnie, il y a bien longtemps que tu m’aurais chassé. Et bien plus violemment que ça.
Incapable de répondre à cela, la jeune Naga laissa échapper un profond soupir. Il avait raison et le savait, ce qui le rendait d’autant plus insupportable. Quelques jours plutôt, Ylith aurait ri au nez de celui qui lui aurait prédit qu’elle se ferait un ami. Mais il fallait croire que survivre à un incendie criminel et en pourchasser les responsables rapprochait les gens.
- La nuit va bientôt tomber, Ylith. Faut qu’on trouve un endroit sûr où dormir… Je ne tiens vraiment pas à coucher dehors dans cet endroit maudit.
- Pour le coup tu as raison. Nota la femme-serpent en plissant les yeux.
Les brumes étaient bien trop épaisses pour leur permettre de repérer quoique ce soit à distance. Quant à suivre le chemin… Existaient-ils des routes sur ces terres ? Réalisant qu’ils étaient totalement perdus, Ylith frissonna et resserra les pans de son manteau autour d’elle. Ce voyage n’avait clairement pas été son idée la plus brillante…

Alors que l’obscurité s’installait peu à peu, la neige cessa, remplacée par un vent terrible. Le froid s’intensifia. A ses côtés, la jeune femme vit Khyn trembler. Elle savait que c’était autant dû à la température qu’à la peur… Le froussard semblait regarder partout à la fois, sursautant, plein d’espoir, à chaque fois qu’ils passaient à côté d’une ruine. Le soleil venait de disparaître derrière un horizon brumeux lorsque les deux compagnons aperçurent un signe de civilisation, pour la première fois depuis le début de la journée. Une torche était plantée dans la neige, non loin d’une petite colonne de pierre. Une balise ? Une seconde
- Je crois qu’on approche d’un village ! S’exclama le démon de la luxure, l’impatience dominant clairement sa voix.
- Comment peux-tu en être sur ? Je croyais que l’Antre des Brumes était constellé de torches…
- C’est vrai. Mais regarde celle-ci. Elle est particulièrement bien entretenue, et la flamme est encore haute et vive. Le froid n’a pas eu le temps de l’attaquer : quelqu’un l’a placé ici tout récemment.
- C’est peut-être un piège… Souffla la Naga, méfiante.
- J’en conviens. Mais nous n’avons pas vraiment le choix je crois… Qui plus est, on raconte que la vie ici est si dure que l’on a tendance à se serrer véritablement les coudes.
- Il existe des monstres partout. Même parmi les moutons.
- Voyons Ylith… Tu sais très bien que NOUS sommes les monstres. Nous n’avons rien à craindre. Rétorqua le jeune homme avec un grand sourire.
- J’aime ta façon de voir les choses ! S’exclama à son tour la femme-serpent, avant de s'abandonner à un petit rire.

Khyn avait dit vrai. Quelques torches plus loin, les premières habitations se découpèrent à travers l’épais brouillard. De petit chalets, construit en bois et en pierre, aux toits croulants sous d’épaisses couches de neige. En dépit des nombreux feux qui éclairaient les « rues » du hameau, rien ne trahissait la moindre activité humaine. Il fallait dire qu’il était particulièrement tard… Repérant une bâtisse plus haute que les autres, et dont l’enseigne en fer forgé trahissait sa fonction d’auberge, Ylith lança :
- Essayons ici. J’ai la partie inférieure du corps complètement gelée. Il faut vraiment que j’apprenne à garder forme humaine plus longtemps que ça. Quelques heures ce n'est clairement pas assez pour ce genre d'expédition...
- Ne t’en fais pas ma chère Naga. Je sais exactement comment te réchauffer.
Un sourire malicieux… et particulièrement lubrique habillait le visage rouge du démon. Sans la moindre honte il se complaisait dans son péché. Néanmoins la remarque avait-eu le mérite d’éveiller la curiosité de la femme-serpent. Quel genre d’idée perverse pouvait-il avoir en tête ? Peut-être une pratique impliquant une intense chaleur, d’une manière ou d’une autre… De la cire brûlante peut-être ? Galant, Khyn ouvrit la porte à sa compagne et la laissa entrer la première.

Une intense bouffée de chaleur vint englober Ylith. L'auberge (qui faisait aussi taverne à l'évidence), bien que petite, était équipée d'un immense âtre, situé à quelques pas du bar. A l'exception du tenancier, il n'y avait que trois personnes dans la salle. Les deux premières étaient occupées à converser à voix basse, autour d'un riche repas, tandis que la dernière était accoudé au bar. Lorsqu'il les vit entrer, ce dernier leva sa choppe bien haut et s'exclama de sa voix forte mais incroyablement doucereuse :
- Ah ! Je me disais bien que j'avais vu des silhouettes dans la brume. J'ai donc bien fait d'aller allumer les torches.
Au son de sa voix, il n'en était pas à sa première gorgée. Pourtant, il paraissait plutôt lucide et se tenait plutôt droit sur son tabouret. Son visage sans âge était dominé par deux yeux rubis. Grand et mince, il était vêtu d'une armure de cuir usé par les âges, tandis qu'une longue épée reposait contre le bois de son siège. Lorsqu'il adressa un sourire chaleureux aux nouveaux arrivants, il dévoila deux canines surdimensionnées. D'un grand geste de la main, le vampire les invita à le rejoindre. Après s'être consulté du regard, les deux amis s'avancèrent dans la salle.
Le gérant de l'établissement essuya ses grosses paluches sur un torchon et remit un peu d'ordre dans sa tenue. Sa bedaine dépassait presque de son tablier, tandis que ses cheveux gras étaient plaqués en arrière, entre deux petites cornes noires. Haut de presque deux mètres, le colosse aux larges épaules arboraient de grosses cicatrices sur les bras, signes d'une jeunesse ponctuée d'aventures et de combats. D'âge mur, il semblait parfaitement heureux dans sa petite auberge, comme en témoignait son grand sourire lorsqu'il accueillit ses deux nouveaux clients.
- Bienvenue à Dehaven. J'me présente, j'suis Ca'hal, le patron de cette modeste maison d'hôte. Et lui là c'est Meliès, le seul véritable protecteur de notre petite bourgade.
- Ylith Isz. Voyageuse... Souffla simplement la jeune femme.
- Khyn Abraxas. Actuellement privé de tout domicile, et donc forcé au voyage, déclara le démon de la luxure avec un petit rire.
- Il est bien rare de croiser des Nagas sur ce continent. Plus rare encore dans cet endroit désolé... C'est une drôle destination de vacances, avança le vampire sans départir de son expression assurée.
- Vacances ? J'ai simplement évoqué un voyage.
- Cela ne change rien à ma remarque, puisque celle-ci appelait une réponse à propos de vos motivations. Si cela n'est pas trop indiscret bien entendu, ajouta rapidement l'homme sans âge.
- Oh mais c'est très indiscret. Souffla Ylith avec un petit sourire.
- Je vous prie donc de me pardonner.
A ces mots, Khyn échangea un regard avec l'aubergiste. Le jeune pervers leva ses yeux pâles vers le plafond avant de laisser échapper un soupir d'exaspération feinte. Avec ses doigts, il pointa discrètement les escaliers puis mima un geste plutôt obscène. L'instant suivant les deux démons éclataient de rire, le plus vieux des deux allant jusqu'à se taper sur les cuisses. Ignorant proprement les deux hommes hilares, la femme-serpent répondit finalement à son interlocuteur vampirique :
- Mon voyage n'a pas vraiment de but. Mais il est tout simplement né d'une  inextinguible curiosité à l'égard du monde de la surface. C'est si différents des abysses qui m'ont vu naître. Je veux tout voir. Alors je pourrais choisir.
- Choisir ? Demanda le gardien aux yeux rouges en haussant un sourcil interrogateur.
- Seul un Naga peut comprendre cela.
- Je suis quelqu'un de particulièrement ouvert d'esprit, insista le vampire.
Le regard d'Ylith se durcit et elle lâcha entre ses dents :
- Je n'aurais pas du évoquer cela, je ne souhaite pas en parler.
Constatant que son amie cédait doucement à sa colère, Khyn prit les choses en main et se tourna vers l'homme aux traits intemporels.
- Nous vous remercions d'avoir allumé ces torches. Nous vous devons... une fière chandelle.
Tout en gardant son sérieux, il s'adressa ensuite au tenancier de l'auberge :
- Combien pour une chambre ? Une nuit seulement, et un grand lit suffira.
- Oh ! Cela fera 70 pièces de bronze.
- Quel délicieux prix. Sur ce, je vous prie de nous excuser, mais nous sommes épuisés... Ylith ?
- Oui oui, marmonna-t-elle, ses yeux lançant des éclairs.

Elle s'en voulait terriblement d'avoir abordé la question du "choix". Une notion qu'elle même n'appréhendait que très difficilement, mais qu'elle savait inhérente à son sang à sa race. Le bien et le mal... Les deux étaient si attirants. Mais dès son plus jeune âge, Ylith avait déjà commencé à basculer vers les abysses de la cruauté. Pourrait-elle un jour retourner à la surface ? Être une bonne personne, s'intégrer dans la société des gens biens ? En avait-elle seulement envie ? Non... Non, elle n'était pas faite pour cela. La rage faisait pulser son coeur. Son sang regorgeait de ce feu liquide qu'était la haine. Et pourtant, une infime partie de son être, cachée dans les méandres de son esprit tortueux, continuait d'espérer. Charmée par les prunelles et la voix suave du vampire, Ylith avait parlé sans vraiment réfléchir aux mots qui quittaient sa bouche. Elle en voulait aussi à cet impudent, qui avait osé lui poser cette question terriblement intime. Mais comment aurait-il pu deviner ? Peut-être savait-il. Ce sourire suffisant, ces yeux illisibles. Telle était l'attitude d'un fiélon, à n'en pas douter... Un imperceptible grognement remonta la gorge de la femme-serpent. Une colère stupide, elle en avait bien conscience. Mais elle n'avait jamais su résister à son ire - il était tellement plus facile d'y succomber. Alors qu'elle serpentait vers l'étage, elle sentait les rubis du vampire rivés sur son dos. Finalement, elle le détestait violemment : ils partiraient à l'aube, et ne reviendraient plus jamais dans ce hameau perdu.
Cette nuit là, elle griffa et mordit allègrement le dos de Khyn, avant de plonger dans un sommeil lourd, dépourvu de tout rêve.

______________________


Les pâles rayons du soleil, peinant à travers l'épais rideau de brumes, filtrèrent légèrement à travers les volets de bois. Une lueur chiche, presque maladive. Doucement, la femme-serpent quitta sa torpeur, encore engourdie par leur long sommeil. Quelle heure était-il ? Visiblement l'aube était passée depuis longtemps désormais. Réveillant Khyn d'un violent coup de coude, Ylith bondit hors du lit et enfila rapidement sa tenue, composée de vêtements chauds en tous genres. De mauvaise grâce, son compagnon de voyage l'imita en grommelant et pestant contre la qualité de la chambre. Il fallait bien dire que l'on était bien loin du luxueux confort de son manoir. Constatant que ce dernier prenait un peu trop son temps, Ylith gifla le démon avec la pointe de sa queue.
- Dépêche-toi, on a déjà bien trop dormi. On achète à manger et on s'en va.
- D'habitude t'es pas aussi pressée... Ne me dis pas que ce vampire te fais peur ?
Ylith grinça des dents à cette évocation.
- Peur ? Non. Je ne saurais pas vraiment expliquer...
Ressentant le malaise de son ami, Khyn acquiesça en silence et se hâta. Pour la première fois de sa (courte) vie il tenait réellement à quelqu'un, au delà de tout désir sexuel. Et il avait bien vu que quelque chose avait profondément dérangé la cruelle Naga... Comme si une nébuleuse épiphanie s'était soudainement imposée à elle la veille, au cours de sa discussion avec le vampire. Elle avait parlé d'un... choix ? Résolu à en savoir plus sur ce sujet, le jeune homme se jura d'interroger la femme-serpent, quand elle serait de meilleure humeur. Ensemble, ils descendirent les étroits escaliers de bois, dans un silence des plus pesants.

Le silence régnait aussi en bas. L'auberge était pleine à craquer, et la plupart des clients étaient armés. Lorsqu'ils virent le couple apparaître, ils se levèrent et dégainèrent leurs épées. Surpris, jeta un coup d’œil à son amie qui semblait tout aussi incrédule. Laissant son regard courir sur la salle et ses occupants, il finit par repérer le gros démon avec lequel il avait un peu plaisanté la veille. Ce dernier soutint son regard jusqu'à ce que le jeune homme se détourne. La situation mettait Khyn extrêmement mal à l'aise et la peur gagnait peu à peu son être. Il était bien trop jeune pour mourir... Il lui restait encore tant de choses à essayer, à expérimenter ! Une goutte de sueur perla sur sa tempe gauche. Tout en faisant mine de remettre de l'ordre dans ses cheveux, il l'essuya discrètement - il fallait avoir l'air le plus calme et assuré possible...
- Quelqu'un peut m'expliquer c'est quoi ce bordel ?! S'indigna-t-il finalement d'une voix forte et dure.
L'illusion était parfaite. Personne ne devrait se douter de l'angoisse qui lui rongeait les entrailles en cet instant. Du moins il l'espérait, car dans le cas contraire il aurait perdu toute crédibilité. Et son charisme naturel était bien le seul moyen pour eux de se sortir de ce merdier. A ses côtés, il vit Ylith s'équiper de son énorme bouclier. Elle était prête à se jeter dans le tas et à broyer des crânes. Mais les ennemis étaient nombreux, et elle n'avait aucune idée de leurs aptitudes au combat. Une telle action serait du suicide... Il posa une maison sur son épaule et se pencha dans sa direction pour murmurer :
- Je t'en prie, déconne pas. Si tu attaques, on est mort. Laisse moi faire.
Une rage intense brûlait dans son regard, mais la femme-serpent se fit violence et resta immobile. Elle faillit bondir en avant lorsqu'elle aperçut le vampire de la veille s'avancer vers eux, mais se ravisa au dernier moment. Son visage sans âge ne trahissait pas la moindre émotion. Aujourd'hui aussi il était vêtu de son armure de cuir, mais cette fois sa lame était sortie de son fourreau.
- Vous allez me suivre gentiment jusqu'à votre geôle.
Oh merde. Khyn déglutit péniblement et articula, avec bien moins de prestance :
- Et pourquoi ça ?
- Un homme a été tué cette nuit. On a retrouvé son corps à l'aube, vraisemblablement déchiquetée par une mâchoire humanoïde.
- Cela n'a pas de sens. Si nous étions coupables, nous n'aurions pas fini la nuit ici. Cette accusation est plutôt insultante...
- Je suis le Gardien de Dehaven, et je ne prendrais aucun risque, j'espère que vous le comprendrez. Suivez moi, nous jugerons de votre innocence plus tard.
- Jam... commença Ylith, aussitôt interrompue par la main de son acolyte.
- Nous comprenons et nous soumettrons à votre justice... Pour le moment. Je ne compte pas mourir pour un crime que je n'ai pas commis. Siffla Khyn avec mépris.
Ylith le regarda avec des yeux ronds. Il y lut de la colère mais aussi un certain dégoût. Il s'y attendait : se rendre était un comportement de lâche il en avait bien conscience. Mais c'était aussi le seul moyen pour eux de survivre. Ils trouveraient bien un moyen de faire éclater la vérité. Enfin, il le fallait bien. Luttant quelques instant avec sa compagne, le démon de la luxure parvint à l'emporter et à la convaincre de se soumettre temporairement. Alors qu'ils descendaient les marches, il lui jura qu'il l'aiderait à se venger une fois toute cette histoire tirée au clair.

2871 mots.



Sam 13 Mai - 1:56
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Naga - Fulmine - II
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Dehaven de jour était d'une tristesse infinie. Peinant à travers l'épais rideau de brumes, le soleil diffusait une lueur blafarde, faisant presque luire les volutes éternelles. Quelques flocons tombaient doucement, s'ajoutant au perpétuel manteau blanc que le village arborait. En silence, Ylith et Khyn suivirent le Norphis dénommé Meliès. Ils étaient encadrés d'une dizaine de villageois, qui avaient tous l'épée au clair. Mais alors qu'ils avançaient en direction d'un bâtiment plat et cubique, le jeune Ulfurbe s'interrogea sur la dangerosité de cette escorte. Ça n'était rien de plus que des péquenauds... savaient-ils réellement se battre ? Alors qu'il envisageait un plan pour fuir, il croisa le regard sanguin du protecteur du hameau. Il y lui un professionnalisme sans faille, une volonté de protéger les siens. Et une force indomptable. Non finalement, le plan initial était le bon... Le jeune homme constata que le Norphis n'avait pas une fois adressé la parole à la femme-serpent, et n'avait cette fois-ci pas posé son étrange regard pénétrant sur elle. Il était véritablement dévoué à la protection du village : dès lors que des soupçons avaient courus sur l'étrange couple, il les avait aussi vu comme des dangers et avait donc agi, en dépit de ce qu'il pouvait penser de la Naga.
Alors que leurs bottes crissaient contre la neige, le groupe passa à côté de la scène de crime. Là où reposait le corps, la neige avait pris une teinte écarlate... La victime avait été littéralement mutilé : des pans entiers de sa chair avait été arraché par les crocs de quelques créature démente. L'os était à vif au niveau du tibia gauche, comme si l'on avait pris un soin tout particulier à le ronger. Les yeux étaient absents, et le reste du visage était presque inexistant. Les mâchoires avides du tueur avait arraché la chair tendre et goûteuse pour s'en délecter... Insensible à ce genre de spectacle, Khyn ne broncha pas. Il était difficile de croire que c'était un être pensant qui avait commis un tel acte de barbarie. Pourtant, il était vrai que les blessures, petites, pouvaient correspondre à une mâchoire d'Ulfurbe ou de Naga... Mélies avait aussi fait une pause pour regarder les restes du cadavre, dont la race était désormais impossible à déterminer. Il fit un signe à deux membres de l'escorte qui, après avoir pâli, transportèrent le corps à l'intérieur du bâtiment plat et bas qui faisait sans doute office de baraquements.
- Allez-y, entrez. Intima-t-il à l'adresse de ses deux prisonniers.
Ylith s'engouffra la première, les poings serrés et les yeux lançant des éclairs. Elle lui en voudrait longtemps... Khyn laissa échapper un sourire puis entra à sa suite.

Pourvu d'une unique fenêtre, la geôle était mal éclairée. Unique cage du bâtiment, elle avait l'avantage d'être spacieuse, et d'être équipé d'un semblant de lit, dévoré par les mites hélas. Une paillasse disposé dans un coin de la cellule diffusait une odeur désagréable...
- Je n'arrive pas à croire que l'on s'est laissé emprisonnés, lâcha finalement Ylith, les mâchoires crispées.
- Nous n'avions pas vraiment le choix. Ce Norphis...
- Je sais, le coupa-t-elle. Tu as eu raison, et je t'en remercie.
Sa voix mourut en un soupir de désespoir.
- Mais maintenant, cela risque d'être compliqué de s'en sortir s'ils nous croient vraiment coupables... Tu sais bien manier les mots, certes, mais dans un village comme celui-ci, il vous vouloir avoir un coupable. Et nous sommes les candidats idéaux.
- Ce Meliès ne fait pas partie de ces péquenauds stupides. Je sais que tu le hais, et je te comprends. Mais tu as bien vu son regard... Il fait simplement son travail. Il m'a l'air assez juste, en fait.
- Peut-être, reconnut la jeune femme. Mais en attendant on est piégés.
- D'un certain point de vue, on est protégé de la colère des paysans. Pour le moment en tout cas. Ajouta l'Ulfurbe avec un petit sourire qui sonnait faux.
Ylith acquiesça en silence. Sa rage semblait s'être calmée, et elle alla s'enrouler sur le petit lit. Il était particulièrement étroit, mais ils parvinrent tous deux à s'y installer dessus. De manière assez peu confortable, hélas. Les yeux rivés sur le plafond, ils s'abandonnèrent à leurs pensées. Khyn choisit de plonger dans ses souvenirs d'orgie. Les paupières closes, il s'enfonça dans sa débauche passée... Et les heures défilèrent ainsi, comme dans un rêve.

Curieusement la journée passa vite pour l'Ulfurbe pervers : il avait toujours été particulièrement doué lorsqu'il s'agissait de tromper l'ennui en s'immergeant dans ses pensées. Peut-être était-ce lié à sa peur profonde de l'ennui. Que pouvait-il y avoir de pire que l'ennui après tout ? Vivre sans en savourer le nectar, ce n'était qu'attendre la mort... Aussi, dans les moments de vide, Khyn avait appris à s'enfermer dans une bulle de fantasmes et de souvenirs, qui lui donnait l'illusion que le temps passait plus vite. Lorsque le repas vint, il fut plutôt bon. Aussi bon que celui engloutit la veille à vrai dire : selon toute vraisemblance, il sortait des cuisines de l'auberge. La "prison" du village n'était certainement pas équipée du nécessaire pour préparer des repas... Peut-être Meliès avait-il également insisté pour que les prisonniers soient bien traités en attendant que leur culpabilité soit révélée au grand jour.
Petit à petit, la luminosité déclina, pour finalement plonger la geôle dans une pénombre glauque sitôt le soleil disparu. Un homme en armure de cuir, une vieille hallebarde dans le dos, vint allumer les torches à l'extérieur de la cellule. Mais cette fois il resta. Tirant une chaise face aux barreaux, d'acier, il s'y installa les bras croisé. Visiblement il n'appréciait que peu la mission de surveillance qui lui avait été confié. Assis à bonne distance de la geôle, il faisait mine de ne pas prêter attention à ses deux occupants.
La soirée était bien avancée quand Ylith finit par perdre patience. Passablement énervée par cette journée d'inactivité, elle invectiva le garde qui était justement sur le point de s'assoupir.
- Gamin ! Si tu nous fait sortir de là, je te ferais découvrir des sommets de plaisir que tu ne soupçonnes même pas.
Joignant le geste à la parole, elle tira sur son décolleté, révélant un de son opulente poitrine. La sentinelle sursauta et écarquilla les yeux, les joues rosies par la gêne. Bien que toujours muet, il se dandina sur son siège et détourna les yeux. Amusé, Khyn décida de rejoindre son amie auprès des barreaux et déclara d'une voix pleine de charme :
- Je suis prêt à l'aider, tu sais. Si jamais tu préfères... les lances...
La femme-serpent éclata de rire avant de continuer à l'aguicher, avec des remarques toutes plus osées les unes que les autres. Sans autre succès que de provoquer un intense malaise chez le jeune garde. Jouant le jeu à fond, l'Ulfurbe s'amusa à ponctuer chaque tirade de sa compagne de remarques particulièrement obscènes. La mascarade dura une bonne vingtaine de minutes, à l'issue desquelles la Naga finit par se lasser. Tout en laissant échapper un soupir de déception, elle s'installa sur la petite couchette, enroulée sur elle même. Lové contre son corps serpentin, Khyn s'endormit péniblement. Un sommeil léger, bien peu réparateur, l'attendait.

L'Ulfurbe de la Luxure et la Naga des Abysses s'éveillèrent au son désagréable de bottes cloutées martelant un sol de pierre. Plusieurs personnes approchaient précipitamment. Bien qu'encore hagard, Khyn tourna son regard vers l'unique fenêtre de la pièce. La faible luminosité qu'elle laissait filtrer révélait qu'il était encore l'aube. Meliès approchait, accompagné de trois hommes. Tous les quatre avaient revêtus leurs armures et étaient armés. Si l'équipement du Norphis semblait particulièrement bien entretenu, ce n'était certainement pas le cas pour ses acolytes. Usées par le passage du temps, leurs armures de cuir étaient délavées et mal ajustées. Leurs armes, bien qu'aiguisées, étaient cabossées par endroits. Mais ils partageaient tous la même expression : un air grave, une mine sombre. Lorsque l'homme sans âge s'avança, l'atmosphère sembla s'appesantir...
- Déjà l'heure du procès ? Ou de l'exécution peut-être ? S'exclama la femme-serpent, une pointe d'agressivité dans la voix.
Le Norphis inclina légèrement la tête et tandis le bras vers la porte de la cellule. Les clés teintèrent dans sa main. L'instant suivant, Ylith et Khyn étaient libres.
- Je vous prie de m'excuser pour cette nuit. Mais je sais que vous me comprendrez. Je dois protéger ce village.
- Pas m... Commença la Naga colérique, s'interrompant dès qu'elle sentit la main de son ami sur son épaule.
- Nous comprenons. Mais qu'est-ce qui a bien pu nous innocenter ? Je sais bien que la nuit porte conseil mais la décision arrive bien vite après notre arrestation. Je m'en réjouis bien entendu.
- Pas moi. On a retrouvé un autre corps ce matin, atrocement mutilé celui-là aussi...
- J'ai connu plus efficace comme "protecteur"... Persifla Ylith, un petit sourire aux lèvres.
Stoïque face à la pique, le Norphis leva ses prunelles de rubis vers la femme à écailles. Il la dévisagea un court instant avant de lui tourner le dos pour s'adresser à Khyn :
- Vous pouvez partir, on vous rendra vos possessions dans la pièce juste à côté. Veuillez m'excuser, vraiment. Je me suis pris d'affection pour ce village d'Edsere et je préfère ne pas prendre de risque. Reconnaissez que la coïncidence était troublante : un mort le soir de l'arrivée d'un étrange couple dans notre paisible village.
- C'est vrai, admit l'Ulfurbe lubrique. Votre raisonnement n'était pas dénué de logique, bien qu'un peu naïf. Bon je suppose qu'il est temps pour nous d'y all...
- Non. Asséna soudainement Ylith. Nous restons. J'ai envie de savoir qui est le monstre qui s'amuse à dévorer ses voisins...
Une étrange lueur animait son regard. Khyn compris aussitôt qu'il ne servirait à rien de s'opposer à elle : sa curiosité avait été piquée, et rien ne pourrait lui faire changer d'avis. Avec un petit soupir d'exaspération, le jeune homme souffla :
- Bon nous restons...
Si l'auberge n'était pas des plus confortable, ce serait toujours mieux que de dormir sur les routes... Surtout dans ces contrées hostiles.

L'étrange Norphis avait accepté l'aide que lui avait proposé la tout aussi étrange Naga. Le premier, particulièrement préoccupé par la situation avait presque sauté sur l'occasion. Un avis extérieur pourrait l'aider à élucider le mystère... C'est ainsi que, quelques minutes seulement après leur libération, les deux voyageurs furent menés dans une petite bâtisse, construite aux abords du cimetière de Dehaven. Les murs de la pièce centrale étaient percés d'étroites meurtrières, laissant ainsi pénétrer le froid glacial à l'intérieur. Les deux cadavres reposaient là, sur des tables en bois sombre. Elles avaient encore leurs vêtements (ou du moins ce qu'il en restait), sans doute pour des raisons de décence.
- C'est dans cette pièce qu'on dépose les corps, avant de les mettre en terre. La température aide à les conserver.
- Ingénieux, remarque la femme-serpent avant de s'approcher en glissant de la première victime, celle là-même qu'elle avait entraperçu la veille.
Au vu des petits monticules sanguinolents qui ornait sa poitrine, il s'agissait d'une femme... Mais c'est bien difficile à déterminer. Les blessures étaient répugnantes, l'on aurait dit qu'une meute de chiens enragés s'était acharnée sur la carcasse. Et pourtant, certaines marques sur la peau semblaient bien évoquer une mâchoire humanoïde... Mais avec des crocs ? Pensive, la jeune femme s'approcha du second cadavre. Il était dans un état encore plus déplorable, les organes internes eux-mêmes avaient été dévorés en partie... Observant le tout par-dessus son épaule, Khyn interrogea le Norphis :
- Personne ne patrouillait dans les rues cette nuit ?
- Si. Nous étions deux.
- Seulement deux ? Je m'attendais à plus de zèle de votre part... Nota l'Ulfurbe en haussant un sourcil.
- Vous savez, il n'y a pas de milice, pas de garde ici. Dehaven est un petit hameau, n'abritant qu'une cinquantaine d'âmes. La plupart des hommes du village étaient convaincus que vous étiez les coupables, ils n'ont donc pas voulu monter la garde toute la nuit.
- Ah les paysans... Lâcha Khyn en levant les yeux au ciel.
- Ce n'est clairement pas le travail d'un animal. On dirait qu'il y a une volonté d'humilier la victime, même dans la mort, intervint Ylith. Cette façon de s'en prendre au visage mais aussi aux parties du corps souvent reconnues comme "attirantes". Cette façon dont les seins de la première victime ont été déchiquetés...
- Un véritable gachis. Soupira l'Ulfurbe.
- Elle était morte dans tous les cas.
- Et alors ? Rétorqua le jeune homme en se fendant d'un répugnant clin d'oeil.
- Je ne crois pas que qui que ce soit dans ce village soit capable de commettre un tel crime. Souligna Meliès en secouant la tête. Le meurtre est déjà inconcevable, mais cette barbarie... Au sein de notre petite communauté...
L'espace de quelques instants, le Norphis sembla se perdre dans ses pensées. Lorsqu'il se ressaisit, il lâcha avec son calme habituel :
- La seule chose que nous puissions faire est de le prendre sur le fait... Nous allons patrouiller cette nuit.
- Je suis d'accord, conclut simplement la femme-serpent.
- Putain, génial... J'avais justement envie de mourir ce soir, ironisa Khyn en levant les bras au ciel.

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Mer 24 Mai - 23:48
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Naga - Fulmine - II
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Adossé contre un mur de pierre gelé, Khyn frissonna et s'emmitoufla autant que possible dans les larges pans de sa cape. La neige ne tombait pas ce soir... Mais le vent était plus insidieux. Pervers et malicieux, il trouvait la moindre interstice pour s'engouffrer sous les vêtements de l'Ulfurbe. Il avait beau avoir une affinité toute particulière avec la glace, ça n'était pas pour autant qu'il aimait l'inconfort qu'elle produisait nécessairement. Et ces brumes... Elles étaient partout, et bougeaient de manière étranges. Les volutes dansaient, comme pour se gausser de lui. Désireux de mener à bien l'unique mission qui lui était confié, le jeune homme secoua la tête et se remit à scruter l'obscurité. Les quelques torches, disposées ici et là, n'éclairaient que bien peu d'endroits de Dehaven, créant ainsi d'immenses zones de ténèbres. De parfaites planques pour un tueur en série avide de chair démoniaque. Khyn froussa les sourcils, tentant de combattre sa peur. Ylith était à quelques rues de là, mais si le meurtrier lui souhaitait dessus, elle n'aurait sans doute pas le temps de le sauver.
- Putain... J'crois pourquoi la moitié de ces salauds de paysans ont refusé de patrouiller ce soir. Encore moins de couilles que moi... Putain c'est pas croyable...
Étrangement, parler ainsi le rassurait même si personne n'était là pour écouter. Les grossièretés et injures avaient quelque chose de presque apaisant sur lui. Mais cela n'était pas assez pour faire disparaître son trouble. Le jeune homme sursauta violemment et manqua de laisser échapper un petit cri, alors qu'un chat passa en courant dans son champ de vision.
- Putain de chat de merde ! J'espère qu'il va crever ce soir cet enfoiré... Égorgé et éviscéré.
Alors qu'il était affairé à observer un recoin particulièrement suspect, Khyn ne put s'empêcher de réfléchir à propos du comportement des lâches péquenauds qui avaient préféré s'enfermer chez eux, avec leurs familles. Était-ce réellement une bonne idée ? Les premières victimes avaient-elles étaient tuées au cours d'une balade nocturne ?
- Ou alors le meurtrier est venu les chercher directement chez eux.
Ainsi l'on était plus en sécurité dans la rue ? Un petit rire nerveux s'échappa des lèvres de l'Ulfurbe de la luxure. Quel raisonnement tordu pour se rassurer... Il se savait ridicule. Mais qu'y pouvait-il ? Il était lâche et peureux. Sans doute car il savait comment vivre, et appréciait celle-ci plus que tout. La mort c'était la fin, le néant. L'absence de plaisir. S'il y avait bien une chose pire que l'ennui, c'était bien ça. Cette interlude spirituel passé, le jeune pervers se concentra à nouveau sur l'enquête. Comment le tueur avait-il pu s'introduire dans les demeures de ses victimes ? Prudemment, Khyn s'approcha de la fenêtre la plus proche. Elle n'était même pas équipé de volets... Avec précaution, il examina le mécanisme - simplissime - qui permettait de l'ouvrir, réalisant sans grande surprise que l'on pouvait facilement le forcer. Il pourrait ainsi être d'intéresser de vérifier si les maisons des premiers tués avaient été ainsi vandalisées.
- Et si les victimes connaissaient le meurtrier, avaient eu confiance en lui ?
C'était plus que probable au final. Il serait plutôt invraisemblable qu'un étranger ait décidé de s'en prendre à cette petite communauté, tout en restant caché. Possible, mais peu logique.
C'est à cet instant qu'un hurlement déchira le silence nocturne. Khyn prit alors la décision la plus courageuse de sa vie.
- Et la plus stupide surtout...
Il se précipita vers la source du cri.

Tout était déjà fini lorsqu'il arriva sur les lieux du drames. La rouge s'était teintée d'écarlate, et la victime ne bougeait plus. Il s'agissait l'un des hommes qui avait consenti à monter la garde cette nuit. Agacé, Khyn réalisa que sa magnifique théorie tombait à l'eau... Surtout que le tueur n'était sans doute pas un proche de la victime. Encore accroupi au-dessus du cadavre encore frais - une femme il semblerait - il était presque nu. Seules quelques bandes de tissus couvraient son bassin et ses jambes... Mais cela n'était certainement pas ce qui attirait l'attention. La peau du meurtrier était grisâtre, voire noire par endroit. Nécrosée. Un trou béait au niveau de l'omoplate gauche, laissant apparaître clairement l'os... La tête dépourvu de tout cheveux se retourna vivement vers l'Ulfurbe. Le visage n'avait plus grand chose d'humain. Encadré par des oreilles pointues, le faciès de la chose était rongé par les vers, et affreusement tiré vers le haut. Dépourvu de lèvres, la bouche du monstre était remplie de redoutables crocs, aussi pointus que des poignards. Rouges de sang. Surmontant une absence nasale, deux yeux jaunes brillaient d'une malice sans borne. Tout en se redressant, le mort-vivant se retourna vers Khyn. D'une maigreur repoussante, il était particulièrement grand - avoisinant aisément les deux mètres. Il ouvrit sa gueule terrible, et une voix désincarnée flotta dans les airs :
- La chasse est donc officiellement ouverte.
Théâtralement, il écarta ses long bras ensanglantés et s'inclina brièvement avant de disparaître dans l'ombre à une vitesse fulgurante. Comme pétrifié, le jeune Ulfurbe contempla les ténèbres jusqu'à ce qu'Ylith arrive enfin, une douzaine de secondes plus tard. Bientôt, ce fut la totalité des veilleurs qui se regroupèrent du cadavre du soir. Bien moins mutilé que les précédent, il lui manquait néanmoins un énorme pan de chair au niveau de la gorge. Les questions fusèrent. Certaines accusation aussi, rapidement calmées par Meliès.
- Qui a fait ça ? Vous l'avez vu ? Cria soudainement le dernier arrivant, totalement paniqué.
L'Ulfurbe sourit en reconnaissant le gamin qui les avait surveillé durant leur nuit en prison.
- La question n'est pas "qui", mais "quoi". Et je connais la réponse. Il s'agit d'une goule.
Toutes les voix moururent aussitôt et un frisson général agita les épaules du groupe d'Edsere. Tous avaient entendu parler de ces étranges mort-vivants. Des êtres horribles qui mettaient leur curieuse intelligence au service de leur insatiable faim. Et le seul met capable de trouver grâce à leurs yeux... n'était autre que la chair d'autres êtres pensants.
- Comme c'est exotique ! S'exclama avec joie Ylith, un grand sourire aux lèvres.

Loin au dessus de leurs têtes, un croissant de lune semblait se moquer de leur échec.
- Ainsi j'ai encore failli... Souffla le Norphis, dépité.
- Cela n'est pas dit qu'il fasse d'autres victimes ce soir... Mais j'en doute.
- Rentrez chez vous, et enfermez vous. Je refuse de continuer à mettre vos vies en danger. Je vais m'occuper de cette créature seul.
- Et faites bien attention à vos fenêtres, il est si facile de s'introduire dans vos maisons... Signala Khyn en levant un doigt moralisateur.
Alors que Meliès faisait mine de soulever le corps, Khyn arrêta son geste.
- Si vous le permettez, j'aimerais étudier un peu les lieux... Je... Enfin Ylith transportera son corps jusqu'au autres. J'en fais le serment.
L'homme sans âge hésita un court instant puis acquiesça gravement. D'un signe de la main il dispersa le groupe d'Edsere apeurés avant de disparaître à l'angle d'une petite maison.

Pourtant, accompagné de son amie à écailles, Khyn profita encore un peu du froid nocturne. En dépit des innombrables défaut qu'il pouvait lui trouver, il vivifiait ses pensées et l'aidait à réfléchir. "La chasse est officiellement ouverte". Le monstre se voyait-il comme un chasseur... ou avait-il dit cela en réalisant qu'il était désormais chassé ? Le jeune homme secoua la tête ; cela n'avait pas d'importance. En revanche, pourquoi Dehaven ? Et pourquoi maintenant.
- La goule, ou plutôt son existence passée, est profondément liée à ce village.
- Je suis d'accord. Tu penses qu'il cherche à se venger de quelque chose ? Proposa Ylith.
- Difficile à dire. Les goules ne cherchent qu'à dévorer en principe... Mais peut-être y-a-t-il quelque chose de plus profond avec celle-ci.
- Il n'a pas vraiment eu le temps de se repaître ce soir... Et pourtant regarde où il a mordu.
- Le cou. Et alors ? Demanda Khyn, perplexe.
- Pas seulement le cou, regarde son entrejambe.
A cause du pantalon écarlate et de la neige rougie, il n'avait pas même pas remarqué qu'elle avait été mutilé en cet endroit. Peu ému par le spectacle pourtant répugnant, le jeune homme lubrique s'agenouilla dans la neige et écarta le tissu déchiré. La morsure avait littéralement arraché toute la partie externe des parties génitales de la pauvre fille. Cette goule aimait donc véritable gâcher ce qu'il pouvait y avoir de mieux chez une femme... Riant intérieurement à son horrible plaisanterie, Khyn se redressa.
- Il ne pouvait pas faire plus dégradant.
- Tu crois que ça a un lien avec sa première vie ? Qu'il a été humilié ?
- Peut-être. Les paysans sont vraiment des sous-races. Pire que les Ulfurbe parfois. J'imagine que cette goule cherche à se venger de ce qu'on lui a fait subir...
- Ça me donnerait presque envie de l'aider... Murmura la jeune femme, une lueur malicieuse dans le regard.
- Toi, défenderesse d'une pauvre âme incomprise et persécutée ? Ricana l'Ulfurbe lubrique.
- Sa haine était telle qu'il est revenu d'entre les morts. C'est plutôt beau, tu ne trouves pas ? Le Mal doit être si profondément ancré en lui... Hum finalement non, il faut que j'examine son corps. Décida la cruelle Naga.
Khyn réprima un frisson. Sa compagne était tout simplement terrifiante quand elle prenait cet air là. Et encore plus désirable.

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Jeu 25 Mai - 1:41
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Naga - Fulmine - II
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Le lendemain, Ylith et Khyn se rendirent au petit cimetière qui bordait Dehaven. Après avoir fait mandé le Norphis, qui était en train de dormir à ce moment là, ils lui demandèrent s'il n'avait pas récemment enterré quelqu'un. Bien que surpris dans un premier temps, Meliès comprit le raisonnement des deux étrangers et hocha la tête en signe de négation.
- Non, la dernière personne à avoir rendu l'âme est morte dans un accident de chasse, il y a de ça plusieurs mois maintenant...
- C'est curieux. Le corps de la goule était plutôt bien conservé, j'aurais parié que sa mort était récente... Avança Khyn, circonspect.
- L'hiver perpétuel qui touche ces contrées règne également sous terre. Rien ne pourrit totalement, et nos morts ne nourrissent qu'assez peu les vers. Mais pourquoi pensez-vous que ce monstre pourrait-avoir un lien avec notre village ?
- C'est une piste comme un autre.
- Je vois. Si vous voulez bien m'excuser, j'ai besoin de me reposer... Je n'ai pas dormi la nuit dernière. Au fait, merci d'avoir déposé le corps de la dernière victime...
- Je vous prie. Répondit Ylith. Dormez bien, ce soir nous chassons le mort-vivant.
Après avoir légèrement baissé la tête en signe de salut, le Norphis s'évanouit parmi les brumes. Continuant leur petite visite, le couple étrange flânait entre les tombes quand la femme-serpent fut soudainement frappée par un éclair de lucidité. Sans un mot, elle s'abaissa devant une tombe et balaya la neige qui la recouvrait du bras. La terre était dure, couverte de givre.
- Rien ne dit qu'on a pas exhumé un cadavre récemment. Tu l'as entendu, le froid conserve. Mais pas celle-ci en tout cas... On va tous les vérifier, appelle-moi si tu trouves quelque chose de bizarre.

_____________________


Une quinzaine de minutes plus tard, Ylith alla rejoindre son amant et ami auprès d'une petite stèle. Mal entretenue, elle ne semblait pourtant pas avoir plus d'un an. Neros Edrais était mort à l'âge de vingt-et-un an seulement. Aucune autre information n'était précisée sur la pierre tombale, et aucun signe de recueillement n'était visible autour. L'emplacement lui même semblait quelque peu en marge du cimetière... Mais la terre avait été retournée récemment. La théorie du couple semblait se confirmer. Un paria, un oppressé, était revenu d'entre les morts pour se venger... Mais qu'avait bien pu causer son réveil ? La Naga et l'Ulfurbe échangèrent un bref regard, à la suite duquel ce dernier acquiesça et s'en fut en direction de la taverne. Le jeune homme était bien plus douée qu'elle quand il s'agissait de se mêler à la populace et d'obtenir des informations. Plus beau et à l'aise, il savait comme se faire apprécier du plus grand nombre... Elle ne savait que briser les volontés. Un talent tout aussi utile, mais dans des circonstances tout autres. Un petit sourire en coin, la femme-serpent quitta le champ tombal pour se diriger vers la petite forge du village.
Le maître des lieux l'accueillit avec méfiance, dardant sur elle un regard accusateur. Lorsqu'il lui demanda la raison de sa visite, ce fut d'un ton bourru, emprunt d'agressivité. Lorsqu'elle lui expliqua qu'elle aimerait emprunter une arme pour se défendre contre le meurtrier qui sévissait à Dehaven, il la regarda de haut en bas. Sans doute était-il surpris qu'une femme à queue de reptile souhaite se battre... Si tel était le cas, il n'émit pas le moindre commentaire sur le sexe de sa "cliente", et la mena dans une sorte de remise ou toutes sortes d'outils abîmés par le temps étaient entreposées. Toutes les armes avaient déjà été réparties entre les différents habitants, lui expliqua-t-il, sans départir de son air soupçonneux. Lorsque la Naga s'empara d'une pioche légèrement dévoré par la rouille, le forgeron eut un sursaut de surprise.
- Et bien, n'avez vous donc jamais croisé une femme forte ? Lança Ylith avec condescendance.
- J'dois dire que j'm'attendais pas à c'que vous choisissiez une pioche, quoi... C'lourd.
Sans répondre, la jeune femme attira le vieil outil vers elle et le souleva au-dessus de sa tête avec une facilité déconcertante. La tête métallique frôla la joue du petit homme, qui fit littéralement un bond en arrière, avant de s'éloigner en grommelant des excuses maladroites.
- C'est ça, va donc te cacher, petit homme, pendant que j'm'occupe de protéger ton village ! S'exclama vivement la Naga abyssale en faisant claquer la porte de la forge dans son dos. L'air froid lui mordit aussitôt les doigts. Décidément, elle ne pourrait jamais s'habituer à cette sensation. Tout en faisant tournoyer sa nouvelle arme, Ylith prit la direction de l'auberge. Son ventre commençait à crier famine.

- Neros n'a pas eu la vie facile, commença l'Ulfurbe de la Luxure avant de s'octroyer une gorgée de bière. J'ai pas mal discuté avec Ca'al, il est un peu au courant de tout. Au début il était un peu réticent à parler avec moi, puis il a compris à quel point c'était vraiment stupide de me suspecter. Et puis quand bien même... C'est un Ulfurbe lui aussi. Seule sa paresse l'empêche de s'en prendre aux victimes qui peuplent ce village, ajouta-t-il à voix basse.
- Tu as plus de détails ? S'enquit la Naga en examinant le contenu de sa chope.
Le liquide ambré qui la remplissait ne l'enchantait que peu. La qualité n'était pas vraiment au rendez-vous dans cet établissement...
- Ouais. La mère de Neros est morte en lui donnant naissance, et son père a disparu dans les brumes sans laisser de traces. Le gamin a donc été élevé un peu par tout le monde, à tour de rôle... Mais apparemment, dans chaque famille qui comptait des enfants, ces derniers le détestaient. Et le persécutaient. Ca'al a déjà vu un groupe de marmot caillasser l'orphelin, qu'ils avaient attaché à un arbre. Apparemment, ils le trouvaient différent, et cela justifiait leur cruauté.
- Différent ?
- Il aurait été capable d'user de magie.
Ylith laissa échapper un sifflement de surprise. Elle ne s'était certainement pas attendu à cela. Mais que cela pouvait-il bien signifier... Un Edsere capable d'utiliser de la magie, à l'instar de la mortelle Celaena ? Le phénomène semblait pourtant particulièrement rare, et pourquoi aurait-il concerné un enfant ? La réponse la plus plausible qu'est qu'il n'appartenait tout simplement pas à cette race d'êtres inférieurs. Un Aetrayel ? Ou peut-être un Nanthun ?
- Ca'al a entendu un homme raconter que l'enfant se transformait les nuits de pleine lune. Une rumeur sans doute, mais tu sais bien comment ça fonctionne. Mêmes les affabulations les plus abracadabrantesques ont toujours un fond de vérité...
- Un Nanthun donc... Ce qui pourrait expliquer pourquoi le père a finalement décidé de partir. Quand à la raison pour laquelle il a abandonné l'enfant, c'est peut-être parce qu'il le trouvait trop faible.
- Tout le monde n'est pas comme toi, Ylith, rétorqua Khyn en riant.
- C'est un comportement qu'un Prédateur pourrait tout à fait avoir... Il faudrait que j'en rencontre un d'ailleurs. Murmura-t-elle en guise de réponse, pensive.
Le jeune homme finit sa chope d'un trait avant de continuer son histoire :
- Alors qu'il grandissait, la situation de Neros ne s'améliora pas. Véritable paria, même pour les adultes, il fut contraint de vivre en marge du village, dans une petite cabane de sa confection. La maison de ses parents avaient déjà été rachetée par une autre famille. Les persécutions continuèrent, mais la impossible de te donner de précisions, Ca'al n'a pas essayé de savoir quels tourments l'orphelin subissait exactement. Mais toujours est-il qu'il y a un peu plus d'un an, il finit par s’ôter la vie. Il s'était pendu sur la place centrale du village, à l'enseigne de l'auberge justement. Ca'al lui en veut terriblement pour ça d'ailleurs, ce que je comprends.
Ylith acquiesça en silence, digérant toutes ces nouvelles informations. Ainsi, la question de la vengeance était expliquée : Neros, sous forme de Goule, devait certainement s'en prendre aux enfants qui avaient commencé à le persécuter. Mais peut-être envisageait-il de massacrer la population entière du village, qui n'avait rien fait pour arrêter son calvaire. Mais une question primordiale demeurait toutefois en suspens : comment s'était-il réveillé ?
- Comment devient-on une goule ? Demanda-t-elle soudainement.
- Je ne sais pas s'il faut un nécromancien pour réanimer le corps dans un premier temps, ou si ce dernier se relève de lui même. Peut-être s'agit-il d'une maladie qui se transmet par morsure. Une chose est sûre : une goule garde ses souvenirs et son intelligence passée.
- Une maladie hein... Intéressant.

Le soir venu, trois âmes erraient dans les rues enneigées de Dehaven. Le solitaire Meliès et l'étrange couple d'étranger. Le Norphis avait interdit aux hommes du village de sortir la nuit, craignant pour leur sécurité. Pourtant il n'avait pas veillé à la sécurité du pauvre Neros... Pour quelle raison ? Avait-il compris quelle était sa race, et était indifférent à son sort pour cette raison ? Une brise vint gonfler les pans de sa cape, la frigorifiant littéralement. Resserrant un peu plus son manteau contre elle, Ylith s'avança vers l'une des maisons où habitait un de ceux qui avaient été particulièrement cruel envers l'orphelin. Du moins d'après Ca'al. Khyn sur les talons, elle entreprit d'escalader la façade irrégulière, et alla se poster sur le toit. Elle avait choisi de revêtir sa forme humaine pour ce soir : ce serait bien pratique d'avoir des jambes si une course-poursuite se lançait. L'Ulfurbe quant à lui attendait en bas, prêt à hurler et à fuir en cas de danger. Ils n'avaient pas informé Meliès de leurs conclusions et hypothèses : Ylith ne lui faisait vraiment pas confiance. Son rôle dans l'histoire du Neros était particulièrement obscur.
La lune était haute, lorsqu'un mouvement attira l'attention de la Naga. A quelques pas de là, quelque chose avait bougé sur le toit d'une autre maison. Une silhouette maigre ? L'instant suivant, la goule bondissait sur le toit où était posté Ylith. Aussi peu vêtue que la veille, la créature tenait cette fois une lance à la pointe effilée. Marquant un mouvement de recul, elle se plaça en position de combat sitôt qu'elle eut remarqué la présence de la femme-serpent. Doucement, Ylith plaça un doigt sur sa bouche avant de murmurer :
- Va donc le massacrer, je ne t'en empêcherais pas.
La créature lui jeta un drôle de regard, avant de se contorsionner pour atteindre une des fenêtres qui donnait sur l'étage. Avec une facilité déconcertante, elle fit sauter le verrou et s'engouffra dans la demeure. Silence. Point de cri, point de bruit de lutte.Une bonne quinzaine de minutes plus tard, Neros refit apparition au sommet de la maison, traînant derrière lui un cadavre à moitié dévoré. Sans un bruit, il le déposa sur les planches recouvertes de neige et s'abaissa pour en extirper le cœur. Il mordit dedans avant de souffler :
- Pourquoi ? Je croyais que l'on me chassait.
- C'est bien le cas. Simplement moi je n'ai que faire de la vie de ces pathétiques Edsere. Je désirais simplement comprendre comment tu t'y prenais pour commettre tes meurtres...
- Meurtre ? Il s'agit d'instinct de survie. Je me nourris. Cracha la créature malingre en passant une langue noirâtre sur ses crocs.
- Une faim dévorante... et bien ciblée, Neros.
Une lueur de haine pure brilla dans le regard de la goule qui cessa aussitôt de mâcher l'organe. Il s'en débarrassa aussitôt, le balançant dans les ténèbres avant de projeter le cadavre encore chaud dans la rue en contrebas. Une salive souillée par une écume rougeâtre s'échappait de la gueule du mort-vivant, qui se redressait de toute sa hauteur. Il dominait la forme humaine de la Naga, fait assez rare pour être souligné.
- Croyais-tu vraiment qu'une personne suffirait à me rassasier ? Siffla la goule en raffermissant sa prise sur sa lance.
- Ne m'insulte pas. Je désirais simplement t'affronter... KHYN ! JE L'AI ! Hurla-t-elle soudainement avant de se jeter sur le mort-vivant.

Levant son lourd bouclier, Ylith encaissa le premier assaut du monstre. La pointe de son essieu ricocha sur le bois de l'égide circulaire, déséquilibrant légèrement les deux combattants. Mais alors que la jeune femme armait son bras droit pour abattre sa pioche sur son adversaire, elle constata que ce dernier s'était déjà mis hors de portée d'un bond rapide. Avec précaution, Ylith s'avança sur le toit pentu - et glissant - pour un nouvel assaut, que la goule esquiva une fois de plus, sans grande difficulté. Ripostant à la vitesse de l'éclair, cette dernière fit jaillir son arme droit vers la poitrine de la femme-serpent, qui n'esquiva que partiellement. Le métal lui entailla légèrement le sein gauche, alors qu'elle s'écartait vivement. Mais elle avait glissé... Dans un mouvement désespéré, elle parvint à planter la tête de sa pioche dans le bois du toit, l'empêchant de chuter jusque dans la rue. Mais elle était à la merci du cadavre de Neros. Sans produire le moindre son, ce dernier darda son arme vers le crâne de la Naga, qui leva son bouclier au dernier moment, parant l'assaut brutal. La violence de l'impact fut-elle que l'arceau métallique de l'égide cogna brutalement le crâne d'Ylith. Sonné, elle ne vit venir la prochaine attaque que trop tard. Roulant sur le côté, sans lâcher le manche de son arme improvisé, elle échappa à la mort. Mais le fer avait profondément entaillé son épaule, projetant une gerbe écarlate sur la neige en contrebas. Bon sang que faisait Khyn ? Il était censé être allé chercher Meliès...
Du coin de l’œil, Ylith vit que la goule arma à nouveau son bras. Ses mâchoires étaient grossièrement tordues en une parodie de sourire, tandis que ses yeux pourris jubilaient. Elle savait qu'elle allait goûter à une chair nouvelle, et cela l'excitait à tel point qu'elle en avait oublié de fuir. La créature marqua une courte pause, comme pour savourer sa victoire. Grave erreur. Ylith reprit sa forme normale et propulsa sa queue écaillée en direction des jambes du mort-vivant. Avec une rapidité époustouflante, elle s'enroula autour des mollets putréfiés et fit basculer le monstre dans le vide. Lâchant prise, elle fit alors appel à tous ses muscles pour libérer la pioche du plafond de bois, se laissant ainsi tomber à la suite de Neros. Environ cinq mètres avant le sol... La chute, non mortelle, allait tout de même être brutale. Profitant de la gravité qui l'attirait violemment, la jeune femme brandit son outil rouillé au dessus de sa tête... Et le ficha profondément dans la poitrine de la goule étendue sur le dos. Un sang sombre et putride gicla de la blessure une fraction de seconde avant que la Naga n'heurte les pavés de pierre dissimulés sous la neige. Laissant échapper un grand cri de douleur, elle s'effondra sur le côté.

_____________________


Khyn et Meliès arrivèrent juste à temps pour voir la Naga chuter d'un toit quelques instant après la goule. L'Ulfurbe se précipita aux côtés de sa compagne pour s'enquérir de son état. Lorsqu'il réalisa que ses blessures n'étaient pas trop grave, il laissa échapper un petit soupir de soulager et l'aida à se relever. Il vit une grimace passer sur son visage à cet instant, signe de l'effort qu'elle faisait et de la douleur qui irradiait son être. Alors qu'il passait un bras sous l'aisselle de son amie, Khyn vit le corps de la goule tressauter. L'instant suivant elle bondissait sur ses pieds, enfonçant son épieu dans le ventre du Norphis. Une expression de surprise sur le visage, Meliès laissa échapper un hoquet de surprise et fit appel à toute sa volonté pour riposter. Son épée longue s'enfonça profondément dans l'épaule du mort-vivant, tailladant la chair putréfié jusqu'aux côtes. Le bras ballant, Neros fit un pas en arrière. Agonisant, le Norphis lâcha la poignée de son arme, qui resta ainsi fiché dans le corps de son meurtrier. A genoux dans la neige, il porta les mains à sa blessure, les yeux rivés sur la goule... Un masque de culpabilité passa furtivement sur les traits du protecteur de Dehaven, qui s'effondra finalement en avant, sans un mot. Une étincelle de satisfaction dans le regard, Neros laissa courir sa langue répugnante le long de la pointe de sa lance, goûtant l'exquis nectar de la vengeance.
- C'est dangereux de sous-estimer un être déjà mort, laissa-t-il tomber en inclinant la tête sur le côté.
Lorsqu'il fit un pas vers l'étrange couple, Khyn remarqua néanmoins que ses mouvements étaient plus saccadés que la veille. Les blessures infligées par la Naga et le Norphis avait eu un réel impact sur la créature mort-vivante. Pourtant, c'est avec la fulgurance d'un serpent venimeux que son bras fusa. Un choc dans les côtes propulsa le jeune Ulfurbe à terre... Il était aux premières loges quand il vit le javelot transpercer la peau de sa compagne, libérant des flots de sang brûlant. Elle l'avait poussé pour le mettre hors de danger, au mépris de sa propre sécurité. Elle avait encaissé le coup à sa place, sachant pertinemment qu'il serait mort sur le coup, avec son corps frêle... Pour la première fois de sa vie, Khyn laissa la rage s'emparer de lui. Un péché pourtant étranger, auquel il s'adonna complètement en cet instant précis. Dégainant sa rapière, d'ordinaire dissimulée dans une canne d’apparat, il se jeta sur la goule. Affaiblie, cette dernière ne parvint pas à éviter la lame effilée, qui s'enfonça sans mal dans son bas ventre. Comme mu par un instinct jusque là endormi, l'Ulfurbe de la Luxure pivota sur lui même pour éviter un coup de griffe et planta à nouveau son arme dans la chair pourrie, cette fois-ci au niveau de la gorge. Pris dans une danse mortelle, il esquivait chaque assaut pour creuser un nouveau trou dans le corps de Neros, dont les mouvements semblaient ralentir à chaque nouvelle blessure. Mais Khyn n'était pas un combattant. Epuisé par cette effort soudain, il trébucha sur une motte de neige, laissa ainsi une ouverture à son adversaire. Un air de triomphe sur ses traits putréfié, la goule fondit sur lui... avant de se faire désarmer par un violent coup de queue. Tout en s'abandonnant à un rire dément, entrecoupé de gémissements de souffrance, Ylith cria :
- Allez Khyn, sauve ta princesse !
Serrant les dents et les points, le jeune homme parvint à garder son équilibre et cribla la cuisse de Neros d'attaques perforantes. Comme au ralenti, il le vit s'effondrer sur le dos, incapable de se tenir sur une jambe aussi abîmée. Dans un ultime effort, Khyn plongea en direction de la lance du mort-vivant pour finalement la lui ficher dans la gorge, l'épinglant littéralement au sol gelé.
- Ça ne suffit pas ! Gronda Neros, en griffant l'air frénétiquement.
- Ne bouge pas, j'arrive... Articula difficilement l'Ulfurbe, essoufflé.
Aussi rapidement que son état le permettait, Khyn courut jusqu'à la torche la plus proche. Une petite jarre d'huile reposait à côté : ainsi l'on pouvait aisément la rallumer dès qu'elle avait fini de se consumer. S'emparant de la torche et du récipient, l'Ulfurbe lubrique les traîna jusqu'au corps immobilisé de la goule. Lorsqu'elle comprit les intentions de son adversaire, elle prit peur, pour la première fois. Ses yeux s'écarquillèrent, et sa voix se fit plaintive.
- Non, attends ! Je n'ai pas voulu ça, je n'ai jamais voulu devenir ça... Je... C'est la faim qui...
- Ouais ouais.
Imperturbable, le jeune homme balança la jarre de terre cuite sur Neros, qui se brisa en mille morceaux, libérant ainsi son contenu sur lui. Lorsque la flamme tomba sur son torse, le mort-vivant s'embrasa vivement, sans hurler. Comme s'il avait accepté son sort.

Il faisait encore nuit quand Khyn et Ylith quittèrent Dehaven, laissant dans les rues trois nouveaux cadavre. Le premier était à moitié dévoré, le deuxième empalé, et le dernier carbonisé. Suivant les instructions de sa compagne, l'Ulfurbe avait bandé les plaies de cette dernière à l'aide de bandes de tissus prélevées sur le cadavre du Norphis. Soutenant la Naga tant bien que mal, le jeune homme la guidait vers les brumes insidieuses. Tant de questions restaient sans réponses... Quel rôle avait bien pu jouer Meliès dans le sort de l'orphelin Neros ? Vu la jubilation de ce dernier quand il avait enfin pu le tuer, il y avait fort à parier qu'il avait fermé les yeux. Peut-être avait-il même participé... Quand au pourquoi d'un tel comportement... Peut-être Meliès haïssait-il les parents du garçon. Peut-être à raison. Mais aussi, la question du retour à la vie de Neros n'avait pas été élucidée, et ne le serait sans doute jamais.
- Alala quelle affaire entourée de mystère. C'est frustrant.
- Elle a presque un goût d'inachevé.
- Tu m'en veux de l'avoir brûlé ? Je sais que tu voulais l'examiner, mais j'avais bien l'impression que c'était le seul moyen de le calmer définitivement.
- Tu as agi pour sauver ta peau et la mienne. Tu as bien fait... Mon preux chevalier. Ajouta la femme-serpent en ricanant.
- Je dois vraiment être masochiste dans le fond. Devoir te supporter est une véritable torture. Et je parle autant de ton poids que tes mots acérés, s’esclaffa l'Ulfurbe.

3510 mots.


Ven 26 Mai - 21:07
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